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La bâche à eau

Vers 1885, un moyen astucieux et économique
d'entretien des berges du canal de l'Ourcq

Le bateau bâche, initialement dénommé "bâche à eau" est une invention qui a permis d'effectuer rapidement et à moindre coût des travaux de confortement des berges du canal de l'Ourcq, vers 1885-1890.

La redécouverte en juillet 2011 de documents originaux datés de 1887 et décrivant cet appareil, permet de combler d’un seul coup des trous historiques datant de plus de 120 ans.

Il s'agit d'une sorte de bateau qui, lorsqu'il est coulé sur le fond du canal, permet le passage, entre ses bords, d'une flûte, tout en permettant de mettre au sec la zone située entre les bords et les rives du canal.

Le document reproduit ci-dessous est signé de M. LE CHATELIER, ingénieur des Ponts et chaussées, lequel exerçait sous les ordres de M. HUMBLOT, ingénieur en chef des Ponts et chaussées, tous deux travaillant au service des canaux de la ville de Paris à cette époque.

La mission qui leur avait été assignée était impossible, dans le sens qu'ils devaient faire de très importants travaux sur le canal de l'Ourcq, mais avec l'interdiction formelle de couper la circulation de l'eau, et encore moins d'interrompre la circulation des bateaux, le tout pour des raisons économiques.

Leur grande intelligence leur a alors fait développer un appareil complexe pour l'époque, apparemment unique dans l'Histoire et spécifique à l'Ourcq : la bâche à eau. Ce qui leur a permis de résoudre d'une seule pièce et simultanément tous les paramètres de la problématique, aidés en cela par la sidérurgie industrielle balbutiante. Le magnifique pont levant de la rue de Crimée, à Paris à l'entrée du bassin de la Villette, qui date de la même époque, et qui est toujours en service après 120 ans, est aussi l'œuvre de la même équipe.

Des travaux plus étoffés étant en cours afin de décrire plus en détails toutes les ingéniosités développées par les créateurs de la bâche à eau d’entretien du canal de l’Ourcq, cet article en sera les préliminaires.

Afin d’éliminer d’emblée toute confusion possible, il faut avant tout savoir que le mot bâche est utilisé ici dans son sens latin d’origine. Le mot bâche étant issu du mot latin bascauda, qui désignait initialement une bassine dans laquelle on faisait la vaisselle. Et par extensions, au fil des temps, ce mot a aussi été employé pour désigner des réservoirs, puis des couloirs où circule de l’eau, tel l’ouvrage ci-après dû à l’ingénieur des Ponts et chaussées M. MAZOYER. Le mot bâche n’a donc rien à voir, dans le cas présent, avec la grande toile imperméable servant à recouvrir ou abriter des marchandises.

Bâche pont-rivière de l'Oudan à Roanne - 1897

Bâche du pont-rivière de l'Oudan à Roanne

Document ENPC
Photo et retouches Christian DARGUESSE / AFLO


Maquette du bateau bâche du canal de l'Ourcq

Maquette (XIX° siècle) de la bâche à eau

Musée de Trilbardou.
Photo Christian DARGUESSE / AFLO - 2011

On remarquera alors sur la photo de la maquette ci-contre, que le centre de la machine est bel et bien un couloir en U, au milieu duquel circuleront l’eau, ainsi que les bateaux, dès que la structure sera mise en situation de fonctionnement normal, c’est-à-dire échouée exprès dans le fond de la cuvette du canal, comme le montrent les photos ci-après. C’est la première astuce : un canal dans le canal.

Une fois l’appareil bien stabilisé sur le fond, il suffira alors de construire des petits barrages coincés entre la bâche et les berges, à l’avant et à l’arrière, à l’identique sur les deux côtés de la machine, tel qu’on peut voir un de ces barrages en premier plan à droite de la photo ci dessous.


Photo ancienne de la bâche à eau en service

Bâche à eau d'entretien du canal de l'Ourcq vers 1885

Musée de Trilbardou - Photo sur plaque de verre
Cliché et retouches Christian DARGUESSE / AFLO


Ceci délimite alors de chaque côté une enceinte étanche, qu’il suffira ensuite de pomper, afin de mettre les berges à sec, et pouvoir ainsi travailler tranquillement, tel que le montrent assez bien les ouvriers sur la droite de la photo. Ce sont donc les flancs extérieurs de l’appareil qui formeront ainsi le plus gros du barrage. C’est la deuxième astuce.

Bâche à eau échouée

Coupe du canal de l'Ourcq à l'endroit des travaux

Schéma Christian DARGUESSE d'après document ENPC.
Partenariat ENPC/AFLO



Un barrage que l’on pourra de plus déplacer assez aisément tout au long du canal à l’aide de chevaux, simplement après avoir vidangé les deux caissons étanches métalliques latéraux, qui font office de ballasts. La structure pourra ainsi flotter suffisamment afin de se rendre jusqu’à l’endroit du prochain chantier. Là, il suffira juste d’ouvrir les portes étanches des caissons latéraux, pour que la bâche s’échoue à nouveau sur le fond du canal. Et ainsi de suite. C’est la troisième astuce.
Bien évidemment, la véritable explication technique est beaucoup plus compliquée que cela et impossible à développer sur cette page. L’important étant ici que la bâche à eau puisse être comprise par le plus grand nombre, afin de rendre à ses créateurs les hommages qu’ils méritent. Car n’oublions pas que nous étions en 1885… À suivre donc…

 


Un document décrit avec précision le système

Un texte de 1887, signé de M. LE CHATELIER, ingénieur des Ponts et chaussées, lequel exerçait sous les ordres de M. HUMBLOT, ingénieur en chef des Ponts et chaussées, tous deux travaillant au service des canaux de la ville de Paris à cette époque, décrit avec précision le système et la façon de le mettre en œuvre. Nous le reproduisons ici, avec l'autorisation du service des Canaux de la Mairie de Paris, dans son intégralité.

LE CANAL DE L’OURCQ ET SES PROCÉDÉS ACTUELS D’ENTRETIEN
(septembre 1887)

La bâche, dont on a limité la longueur à 33 m. d’abord, puis à 25 m pour en rendre l’emploi plus facile dans les parties du canal où la courbure de la berge est très prononcée, se compose essentiellement d’un plancher en bois formé de poutres transversales assemblées à joints étanches, sur lequel sont boulonnés longitudinalement deux caissons en tôles à section trapézoïdale laissant entre eux un espace minimum de 3, 20 m. suffisant pour le passage d’une flûte d’Ourcq. Ces caissons ont leurs parois en tôle pleine de 7 mm, avec assemblages d’angle en cornières et cadres de raidissage en cornières, espacés de 80 cm. Les caissons sont munis à chaque extrémité de portes pleines à butée de caoutchouc qu’on ferme au moyen de vis de serrage et qu’on ouvre par traction sur une chaîne. Ces caissons sont alternativement vides pour assurer la flotaison de l’appareil et remplis d’eau pour déterminer son immersion.

Enfin, la bâche présente à chaque extrémité une trousse coupante qu’on peut, au moyen de deux longs leviers, soit sortir de l’eau pendant la flottaison, soit appliquer sous le plancher pour faire pénétration dans le fond du canal.

On voit que, la bâche étant immergée, si l’on ferme, aux deux extrémités, par des batardeaux, les espaces compris entre la paroi externe d’un caisson et la berge voisine, on isole une enceinte qu’il est facile d’épuiser et dans laquelle on peut procéder en toute sécurité au travail de réfection. On a presque toujours opéré simultanément sur les deux rives et on a pu, en plusieurs circonstances, cheminer sous la bâche et y réparer des effondrements.

Le matériel d’épuisement se compose, pour l’épuisement initial, de pompes LETESTU de 25 cm de diamètre actionnées par des locomobiles montées sur bateaux, et, pour l’entretien de l’épuisement, de siphons en tuyaux de fer de 5 cm, que la situation particulière à flac de coteau des parties à réparer permet d’utiliser. Généralement, un seul siphon suffit pour l’évacuation des eaux d’infiltration, après la mise à sec des enceintes. Souvent même il est nécessaire de l’alimenter au moyen d’un robinet puisant l’eau directement dans un caisson, pour éviter qu’il ne se désamorce.

Le travail de réfection terminé et les batardeaux enlevés, on ferme les caissons et on les vide ; l’appareil flotte et peut être conduit comme un bateau ordinaire à l’emplacement choisi pour un nouvel emploi.

Le renflouement, le déplacement et l’échouage dans un nouveau lieu d’emploi, demandent deux heures en moyenne ; la construction des batardeaux qui sont très légers et l’épuisement de l’enceinte avec deux pompes LETESTU de 25 cm de diamètre et deux siphons de 5 cm, ayant au minimum une chute de 10 m, exigent quatre ou cinq heures quand l’opération réussit.

Règle générale : On doit travailler à sec le matin dans un emplacement et le soir du même jour dans un autre ; mais il a fallu, pour arriver à ce résultat, quelques tours de mains.

Il faut épuiser vite au début pour que la charge qui produit la pénétration des trousses dans le fond, agisse rapidement ; pour accroître cet effet, on fait gonfler le plan d’eau dans la bâche en obstruant, par quelques planches, sa section à l’aval.

Deux bâches sont en service et ont coûté, pour acquisition, amélioration et grosses réparations, 60 000 F ensemble. Elles mèneront à fin la réparation de 9 000 m de canal, soit 18 000 m de berge ; en faisant entrer dans le compte d’amortissement le matériel d’épuisement, on peut évaluer à 5 F par mètre de berge visité, la somme afférente au matériel.

Le renflouement d’une bâche, la mise en place, l’échouage, la confection des batardeaux e l’épuisement de la fouille n’exige qu’une dépense de 450 F environ, pour une longueur utile moyenne de 25 m, soit 3 F par mètre de berge réparée.

Au total, les procédés employés pour rendre possible la réparation du revêtement du canal, reviennent à 8 F par mètre linéaire de berge ; or la réparation elle même coûte de 25 à 30 F. Le prix de 8 F, prix de revient résultant d’une longue constatation constitue un résultat très satisfaisant. Des batardeaux eussent coûté beaucoup plus cher, et l’emploi de la bâche, bien qu’il intercepte la navigation pendant quelques heures chaque fois qu’elle est déplacée, fournit une sécurité qu’on aurait vainement cherchée dans un autre procédé.


Schéma de principe

Bâche en cours de déplacement

Bâche en cours de déplacement

Bache en position de travail

Bâche en position de travail, les espaces entre la bache et la berge sont encore pleins d'eau.

 

Travail en cours, les espaces entre la bâche et le quai sont vidés.

Travail en cours, les espaces entre la bache et la berge sont vides.

 

Passage d'une flûte dans la bâche.

Passage d'une flûte dans la bâche.

Dessins J.-C. ROUXEL / AFLO - 2011